BLOG : Pourquoi je suis contre les «ressources naturelles» et l’«environnement»

Voici un billet que j’ai écrit sur le blogue Un seul monde (le blogue sur la coopération et la solidarité internationales) disponible du Huffington Post (Québec). Billet publié le 9 mai 2014.

http://quebec.huffingtonpost.ca/un-seul-monde/ressources-naturelles-environnement_b_5277641.html

Pourquoi je suis contre les «ressources naturelles» et l’«environnement»

Ce billet a été écrit par Dimitri della Faille, professeur en développement international au département des sciences sociales de l’Université du Québec en Outaouais, membre du comité scientifique du Centre d’études sur le droit international et la mondialisation et membre de la Chaire de recherche sur la gouvernance autochtone du territoire.

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Plusieurs pays d’Amérique latine connaissent actuellement d’importantes réformes constitutionnelles. C’est le cas, entre autres, de la Bolivie et de l’Équateur qui insèrent dans leurs constitutions des conceptions du monde qui remettent en question le sens et les moyens du développement. D’autres pays, comme c’est le cas actuellement de plusieurs pays d’Europe, reconnaissent certains droits à d’autres êtres vivants que les êtres humains. Ces pays admettent que les animaux non-humains, avant tout des mammifères, sont aussi des êtres doués de sensibilité. Les institutions du développement sont appelées à réagir à ces transformations des rapports entretenus avec les êtres vivants et le monde naturel. On le comprend aisément en replaçant le développement et ses idées dans leur contexte.

Le développement tel qu’il a émergé dans les années 1940 s’est construit à partir d’une vision du monde qui place l’être humain au centre de toutes choses. Ainsi, ce que l’on voit poindre sera, sans nul doute, un des plus importants défis à venir pour le développement, ses institutions et ses acteurs.

Dans ce billet, j’aimerais expliquer pourquoi je m’oppose aux «ressources naturelles» et à l’«environnement». Mon opposition est en lien avec une critique du développement.

J’entends déjà plusieurs d’entre vous s’indigner. Vous vous dites probablement que je suis contre les oiseaux, contre les papillons, contre les cours d’eau et contre les montagnes qui appellent à l’introspection et à l’humilité. Sans doute aussi, vous devez penser que j’appuie les politiques d’industrialisation, que j’envisage la modernisation comme le stade suprême de l’évolution et que je souhaite que l’on muselle les groupes de ladite société civile qui se battent pour l’environnement. Il n’en est rien. Et bien au contraire.

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Nommer, c’est dominer

Il s’agit ici de proposer une vision radicale qui peut sembler être un subtil jeu de mots appartenant au domaine de la sémantique. Mais, cette vision radicale porte une critique profonde d’un des piliers du développement. Ma vision, c’est celle du refus des discours qui vantent la supériorité de l’être humain sur la nature et qui justifient son exploitation.

J’entends par discours, ces pratiques sociales qui visent à faire circuler des imaginaires. Grâce au texte, à la parole ou aux images, on donne forme aux discussions en fonction d’intérêts propres à certains groupes sociaux, à certaines visions du monde et à certaines valeurs. Les discours sont des actions politiques et polémiques qui visent, par différents stratagèmes, telle la colonisation de l’imaginaire, à éviter que d’autres perspectives soient envisagées. L’imaginaire est colonisé lorsque celui-ci est restreint aux intérêts de groupes sociaux dominants. Une fois colonisé, l’imaginaire paraît limité aux seules possibilités qui vont dans le sens des intérêts de ces groupes.

L’analyste du discours le sait, nommer les choses, c’est les dominer. Nommer les choses, c’est leur imposer une définition en fonction de positions et d’intérêts propres, c’est déterminer leur devenir et leur transformation. Parlez-en à ceux qu’on a longtemps qualifiés de «sauvages» du «Nouveau monde» et auxquels on a donné des noms et imposé des classifications qui ont justifié leur contrôle en fonction d’une prétendue supériorité européenne.
Ce que sont les «ressources naturelles» et l’ «environnement»

Dans le domaine du développement, l’utilisation des termes «ressources naturelles» et «environnement» semble ne poser aucun problème. Il y a trop peu de débats autour de leur sens. Or, il me semble que l’utilisation de tels termes ne soit pas anodine. Elle renforce la désirabilité de la transformation du monde matériel par l’être humain qui est centrale aux principales idées du développement.

Je prétends que lorsqu’on utilise ces termes, on se place sur le terrain des discours qui envisagent les minéraux, les montagnes, les forêts et les terres comme autant d’éléments qui n’attendent que d’être exploités par les êtres humains qui doivent en tirer parti pour «créer de la richesse». Les minéraux, les montagnes, les forêts et les terres ne sont pas des ressources qui acquièrent du sens par leur «mise en valeur». Ils ont une existence qui n’a pas à être définie en relation avec l’être humain.

Lorsqu’on les nomme «ressources naturelles», il me semble que l’on appelle à leur domination, à leur exploitation, en plaçant l’être humain au centre de toutes choses. C’est envisager que tout le monde, vivant ou non, n’a qu’un sens, ne devrait avoir qu’un seul objectif, celui d’être utile à l’être humain. Si le terme «ressources naturelles» est problématique, c’est vrai aussi pour l’«environnement». Les minéraux, les montagnes, les forêts et les terres ne sont pas des environnements, c’est-à-dire des éléments définis par le regard de l’être humain qui leur octroie leur existence. Les nommer ainsi, c’est oublier que l’être humain est un animal et qu’il appartient à ce monde du vivant qui ne lui est aucunement étranger.

Je propose de rejeter cet humanisme, soit cette définition du développement entendu comme une domination par l’être humain, qu’il soit homme ou femme, de ce qu’on appelle la nature. J’étendrai ce refus à tous les êtres vivants « subalternes ». En ce sens, je propose de rejeter les « ressources naturelles » et l’« environnement » comme autant de termes centraux aux discours du développement qui placent l’ensemble du monde matériel et des êtres vivants en relation de subordination.

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Décoloniser le vocabulaire et ouvrir l’imaginaire

Les constitutions de la Bolivie et de l’Équateur ne sont pas dénuées d’éléments critiquables, pas moins que les cadres juridiques reconnaissant des droits aux animaux non-humains. Mais, il me semble très prometteur que ces éléments mettent au défi la conception actuelle du développement centrée sur l’être humain.

Si je suis contre les «ressources naturelles» et l’«environnement», je suis pour que l’on place nos luttes sur un terrain extérieur à l’imaginaire de l’humanisme inhérent au développement. Je suis pour un contrôle du vocabulaire. Les mots ne sont pas sans conséquence. Ils délimitent le terrain des luttes et déterminent notre vision des transformations.

Refusons de penser le monde en ces termes, décolonisons notre vocabulaire et ouvrons notre imaginaire.